Trois personnes regardent la tĂ©lĂ©vision le mĂȘme soir, sur trois Ă©crans diffĂ©rents. La premiĂšre suit un film catastrophe : un immeuble s'effondre Ă l'Ă©cran, elle sursaute, elle sait pertinemment que rien de tout cela n'est rĂ©ellement arrivĂ©, et pourtant elle rĂ©agit physiquement comme si l'Ă©vĂ©nement Ă©tait en train de se produire. La deuxiĂšme regarde un reportage sur une inondation survenue la semaine prĂ©cĂ©dente : les images sont moins spectaculaires, mais elle sait que cet immeuble a rĂ©ellement Ă©tĂ© englouti, et cette certitude change tout dans sa façon de recevoir les images. La troisiĂšme regarde une installation vidĂ©o expĂ©rimentale diffusĂ©e en festival, sans personnage identifiable ni rĂ©cit apparent, et elle n'attend ni qu'on lui raconte une histoire vraisemblable, ni qu'on lui prouve un fait : elle observe une forme, sans avoir besoin d'y croire en quoi que ce soit. Ces trois spectateurs ne font pas la mĂȘme chose avec ce qu'ils regardent. Ils n'ont pas le mĂȘme contrat de croyance.
Ce que ces trois exemples font varier, c'est ce que nous appellerons le rĂ©gime de croyance : le type d'adhĂ©sion demandĂ© au spectateur â croire Ă un monde inventĂ©, croire qu'un fait a eu lieu, ou n'avoir rien Ă croire du tout. Ce n'est ni un jugement de qualitĂ©, ni une hiĂ©rarchie de sĂ©rieux : une fiction n'est pas moins exigeante qu'un documentaire parce qu'elle ne demande pas de croire Ă des faits rĂ©els, et un documentaire n'est pas plus noble parce qu'il engage une garantie de rĂ©alitĂ©. Ce sont trois façons diffĂ©rentes de contracter avec un public, et un quatriĂšme rĂ©gime, sĂ©riel, vient s'y ajouter par une clause supplĂ©mentaire que nous dĂ©taillerons au chapitre 4 : la promesse que ça va continuer.
Face Ă une fiction, le spectateur accepte de suspendre le savoir qu'il a que rien de ce qu'il voit n'est rĂ©ellement arrivĂ©, pour investir Ă©motionnellement dans un monde inventĂ© dont il sait, en mĂȘme temps, qu'il est inventĂ©. Cette double conscience â je sais que c'est faux et je rĂ©agis comme si c'Ă©tait vrai â est propre Ă la fiction. Elle repose sur ce que le chapitre suivant nommera la clĂŽture narrative : la promesse que ce monde inventĂ© va finir par rĂ©pondre aux questions qu'il pose. Personne, en sortant d'une sĂ©ance de film catastrophe, ne va vĂ©rifier si l'immeuble s'est rĂ©ellement effondrĂ© : la question n'a simplement pas de sens dans ce rĂ©gime.
Face Ă un documentaire, le spectateur accepte une garantie diffĂ©rente, que le chapitre 3 nommera la promesse indicielle : ce qui est Ă l'image a existĂ© devant la camĂ©ra. Cette garantie ne porte que sur l'existence de ce qui a Ă©tĂ© filmĂ© â elle ne garantit ni que l'interprĂ©tation proposĂ©e par le film est la seule possible, ni que le montage n'a pas opĂ©rĂ© de choix. Le spectateur du reportage sur l'inondation ne croit pas que le film lui donne toute la vĂ©ritĂ© sur l'Ă©vĂ©nement ; il croit que l'Ă©vĂ©nement a eu lieu et que la camĂ©ra y Ă©tait. C'est une promesse plus Ă©troite qu'on ne le pense souvent, et c'est prĂ©cisĂ©ment parce qu'elle est Ă©troite qu'elle peut ĂȘtre tenue avec rigueur.
Face Ă une forme expĂ©rimentale, la troisiĂšme spectatrice de notre exemple n'est requise Ă aucune croyance : ni croire Ă un monde inventĂ© cohĂ©rent, ni croire Ă un fait qui aurait eu lieu. Elle est invitĂ©e Ă observer une forme â rythme, matiĂšre, couleur, son â pour ce qu'elle produit sensoriellement ou intellectuellement, sans avoir Ă y adhĂ©rer au sens oĂč l'on adhĂšre Ă une fiction ou Ă un document. Ce rĂ©gime, que le chapitre 5 dĂ©veloppera comme la forme qui suspend le contrat, n'est pas un manque ou une absence de promesse : c'est une promesse d'un type diffĂ©rent, portant sur l'expĂ©rience elle-mĂȘme plutĂŽt que sur son objet.
Placez vous-mĂȘme une Ćuvre sur le rĂ©gime de croyance qu'elle installe :
Vous disposez maintenant du vocabulaire pour nommer un contrat : ses signaux paratextuels, sa hiérarchie de motifs, son régime de croyance. L'atelier qui suit va vous demander de mobiliser tout cela sans avoir vu une seule image d'un film.