Ouvrez n'importe quel règlement de festival et cherchez la phrase qui dit ce que le festival programme. Vous ne la trouverez presque jamais formulée comme telle. Elle se déduit d'un faisceau d'indices : la liste des films retenus les éditions précédentes, l'intitulé des sections, les partenaires cités en tête de règlement, la durée maximale acceptée, la zone géographique visée par la compétition. Un très bon dossier de soumission commence par cette lecture en creux, avant même de remplir le premier champ du formulaire. C'est l'objet de cette leçon : vous donner les cinq composantes qui décrivent n'importe quel festival, et qui vous permettront ensuite de le comparer à votre film plutôt que de le comparer à votre idée du prestige.
Un festival n'existe pas pour récompenser les meilleurs films disponibles sur une année. Il existe pour défendre une certaine idée du cinéma, d'un territoire, d'un public ou d'un genre — et cette idée oriente chaque sélection. C'est ce que ce cours appelle la ligne éditoriale : l'ensemble des choix qui déterminent ce qu'un festival programme et ce qu'il écarte, indépendamment de la qualité intrinsèque des films reçus. Deux films de même niveau technique et narratif peuvent recevoir un sort opposé selon qu'ils correspondent ou non à cette ligne. Un festival tourné vers le cinéma de genre écartera un documentaire social irréprochable ; un festival de cinéma engagé écartera une comédie de facture professionnelle. Ni l'un ni l'autre n'aura jugé la qualité du film refusé — seulement son adéquation à ce qu'il montre.
La ligne éditoriale se lit dans plusieurs endroits à la fois : le texte de présentation du festival, la liste des films des éditions précédentes, les partenaires et institutions associés, et souvent le nom même des sections. Un festival qui organise une section dédiée aux premiers films dit quelque chose de sa ligne ; un festival qui n'a qu'une compétition unique, toutes durées et tous genres confondus, en dit une autre.
Un festival découpe presque toujours sa programmation en sections — compétition officielle, panorama, focus thématique ou géographique, programmes spécialisés (jeune public, courts métrages d'école, réalité virtuelle). Chaque section a ses propres critères d'éligibilité, parfois sa propre durée maximale, et surtout sa propre place dans la hiérarchie du festival. Soumettre en compétition officielle et soumettre en panorama ne produisent pas le même effet sur une carrière, même quand l'un et l'autre aboutissent à une projection. La leçon suivante de ce chapitre détaille ce que chaque type de section dit de votre film ; retenez pour l'instant que la section n'est pas un détail administratif du formulaire, c'est une déclaration sur la place que le festival vous accorde.
Un festival professionnel, tourné vers l'industrie, n'a pas le même public qu'un festival populaire ouvert à un large public local. Le premier draine des acheteurs, des programmateurs, des journalistes spécialisés ; le second draine des spectateurs. Un film peut avoir besoin des deux à des moments différents de sa circulation, mais les confondre revient à mal préparer sa présence — un film pensé pour convaincre des professionnels n'a pas la même stratégie de présentation qu'un film pensé pour remplir une salle.
Un festival vit de billetterie, de subventions publiques, de partenariats privés, parfois de frais d'inscription des films eux-mêmes. Cette économie n'est pas neutre pour vous : elle détermine si le festival prend en charge le transport d'une copie, l'hébergement d'un réalisateur invité, ou rien de tout cela. Elle détermine aussi, en creux, la stabilité du festival d'une édition à l'autre — un festival dont l'économie est fragile peut disparaître, changer de dates ou de format sans préavis, ce qui a des conséquences directes sur une stratégie de soumission construite à dix-huit mois.
Un festival a un rythme — annuel, biennal comme le FESPACO, ou irrégulier —, une fenêtre de soumission, une ou plusieurs deadlines, et une date d'édition. Ce calendrier conditionne tout ce que les chapitres suivants vous apprendront à construire : une stratégie de sélection n'est rien d'autre qu'un calendrier de festivals mis en ordre.
La leçon suivante prend ces cinq composantes à rebours, du point de vue du refus : pourquoi un très bon film peut être écarté partout, non pas parce qu'il est mauvais, mais parce qu'il n'a été adressé à personne.